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Filmosaure | October 18, 2018

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P’tit Quinquin (2014)

Gibet
  • On October 6, 2014

Review Overview

Note
8

Savoureux

Minisérie (Arte)

Pour P’tit Quinquin, long-métrage découpé en épisodes ou série tronquée en film – peu importe à vrai dire – Bruno Dumont tente une expérience sans précédent, à partir des deux genres les plus rebattus de notre cher cinéma français, polar et film social. Le résultat est franchement insatisfaisant si on tient à y retrouver les joies du récit mais furieusement rafraîchissant si on s’y jette pour goûter une proposition inédite.

Du vivant plaqué sur du mécanique

Tout l’intérêt de P’tit Quinquin provient de son casting. Le scénario en lui-même n’est ni vraiment drôle ni profondément intéressant – dans sa première moitié, il suffirait de le faire jouer par des acteurs de Plus belle la vie pour obtenir une fiction télévisuelle banale et moyenne. Dumont s’amuse en fait à composer un scénario très stéréotypé, qui plonge la tête la première dans tous les clichés possibles. Quand on assiste à des échanges tels que « C’est la bête humaine, c’est Zola. – On n’est pas là pour philosopher, Carpentier ! », on a même carrément l’impression de regarder le travail d’un ado pas très malin qui aurait essayé de faire une fan-fiction autour de son cop show favori. Mais, justement, par ses choix de casting radicaux, Dumont fait basculer le pastiche mou dans la parodie extrême.

Bergson dit que le comique survient quand il y a « une certaine raideur de mécanique là où l’on voudrait trouver la souplesse attentive et la vivante flexibilité d’une personne », l’exemple le plus littéral étant Charlot qui devient un automate à force de répéter le même geste dans Les Temps modernes. Je crois que ce qui fait rire dans P’tit Quinquin, c’est au contraire que les acteurs n’arrivent jamais à se conformer à la mécanique mise en place, qu’ils sont quelque part trop vivants. On a affaire à des acteurs qui essaient de tout leur cœur de jouer au premier degré mais qui créent du second en échouant systématiquement, soit qu’ils n’ont aucun sens du timing, soit qu’ils balancent leurs répliques sans aucune conviction. A chaque tentative de jeu, puisqu’ils n’arrivent jamais à faire semblant d’y croire, ils nous jettent à la figure l’absurdité des codes de narration, des balises de l’intrigue policière, et même du dispositif cinématographique en général – les enjambées improbables de Van Der Weyden qui sont en réalité celles d’un acteur paniqué qui tient à rester dans ses marques ! Les mimiques insensées de Dany qui sont aussi celles d’un acteur handicapé à qui on a dit « on va faire un gros plan sur toi, tu vas devoir jouer telle émotion » !

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Attention, P’tit Quinquin ne consiste pas pour autant à se moquer de pauvres gens qui ne savent pas jouer. Le fait est que généralement on rit avec eux, contre la mécanique. Van Der Weyden fait une roulade pour esquiver des tirs : on ne rit pas spécialement du fait que son acrobatie soit ridicule, on rit plutôt de cette convention du cinéma d’action. Qu’un corps lambda échoue à faire la cabriole ne surprend pas tellement, mais on est étonnés du fait que l’homme ait pu concevoir des codes si éloignés de sa réalité. Dumont est soucieux à tous les instants de nous montrer que dans leur dénuement, ses acteurs sont des objets de cinéma mille fois plus passionnants que des acteurs professionnels. Quand Dumont s’attarde sur la visage de P’tit Quinquin, manifestement rescapé d’un bec de lièvre, il murmure « Regardez comme il est beau, infiniment plus fascinant à regarder qu’un blondinet de pub Kinder. »

Dumont, c’est amusant, par des moyens similaires à Bresson, produit de l’anti-Bresson : il engage des acteurs amateurs car il convoite leur pureté, mais il fait se manifester cette pureté à l’écran par une multitude de parasites. Par là, Dumont achève, et même dépasse, le geste de Bresson, qui n’aurait jamais osé engager des paysans pour jouer des paysans – sa Jeanne d’Arc, par exemple, Jeanne d’Arc la petite bergère lorraine, est jouée par la fille d’un académicien.

P'tit Quinquin

Moi, un Ch’ti

Pourtant, comme Bresson, Dumont vise un cinéma pur, qui ouvre la voie, par les sens, à un certain vertige métaphysique. P’tit Quinquin, ça me semble important d’insister là-dessus car le malentendu court toujours, ce n’est pas du Jean Rouch. Dumont ne fait pas jouer ces pauvres-là pour dire quelque chose de spécifique à ces pauvres-là. Le personnage de Van Der Weyden – je m’arrête sur lui car c’est celui qui m’a le plus interpellé – ne nous dit absolument rien de Bernard Pruvost, son interprète. Cette opacité – celle du personnage permise par celle de l’acteur – participe énormément à l’intérêt du personnage. La question « qui est-il ? » survient dès sa première apparition et demeure bien au-delà du générique du fin.

Dans Mad Men, Matthew Weiner a compris que ne jamais tout à fait résoudre la question « qui est-il ? », quand elle renvoie au protagoniste, c’est s’assurer d’avoir toujours sous la main un ressort de fiction captivant. Mais honnêtement, Don Draper, on sait rapidement qui c’est, on parvient vite au moins à le relier à une certaine façon d’écrire les personnages. Van Der Weyden, lui, ne sort de nulle part, ne découle d’aucune tradition, n’est l’héritier direct d’aucun autre personnage. On n’arrive même pas à définir s’il est bon ou mauvais dans son boulot, s’il est bienveillant ou malveillant, si c’est un poète génial ou un débile mental. Cette densité vient de l’acteur qui essaie tant bien que mal de faire ce qui lui est demandé, sans vraiment comprendre, sans peut-être même en avoir vraiment envie. Mais l’indécision de l’acteur ne nous est pas livrée comme une porte d’entrée sur l’intériorité de l’acteur ; c’est utilisé par Dumont comme du matériau pour caractériser son commandant. Ainsi quand Bernard Pruvost lance ses regards caméra pleins de détresse, on ne voit pas tant Bernard Pruvost qui a hâte qu’on coupe, que Van Der Weyden petit flic paumé croulant sous le poids du fatum.

L’ambition de Dumont serait donc plutôt de concevoir une surfiction qu’un documentaire. C’est en ce sens qu’à la fin il ne dénoue concrètement rien, pour habiter plus longtemps le spectateur, le contraindre à devenir créateur à son tour. L’opération à ce niveau est un succès puisque certaines théories élaborées par les amateurs de la série parviennent à être aussi belles et farfelues que la série elle-même.

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Je suggère à ceux qui n’auraient pas encore vu P’tit Quinquin d’attendre un peu pour le voir, le temps d’oublier tout ce qu’ils ont dû fatalement lire dessus, d’effacer de leur mémoire toutes les savoureuses anecdotes de tournage proposées de ci de là ; on le regardera mieux une fois que sa tempête sera passée.

Synopsis

P’tit Quinquin, adolescent vivant dans le boulonnais occupe ses vacances comme il peut, avec ses amis. Un jour, ils voient un hélicoptère de la gendarmerie survoler la plage puis sortir une vache d’un blockhaus. Le commandant Van der Weyden, accompagné de Rudy Carpentier, mène l’enquête sur cette découverte macabre : une femme démembrée est retrouvée dans le ventre de la vache.

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