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Filmosaure | April 26, 2017

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Les anges de l’univers (2000)

Gibet
  • On April 18, 2013

Review Overview

Note
9

Repas de fête

Sortie (France) : 18 avril 2002

« Un psychotique, disait Pierre Desproges, c’est quelqu’un qui croit dur comme fer que 2 et 2 font 5, et qui en est pleinement satisfait. Un névrosé, c’est quelqu’un qui sait pertinemment que 2 et 2 font 4, et ça le rend malade. » Fridrik Thor Fridriksson, avec Les Anges de l’univers, film d’ouverture du festival À l’Est, du nouveau, nous apparaît comme un névrosé filmant des psychotiques.

Les Anges de l’univers nous rappelle avant toute autre chose l’importance des festivals tels que À l’Est, du nouveau : le film a été diffusé une fois en France sur Arte en 2002 et c’est tout. Pas de DVD, pas de VOD, pas même de fichier disponible sur les réseaux du téléchargement illégal… En somme, À l’Est, du nouveau nous donne à voir des invisibles et il faut en profiter.

Pall, d’ailleurs, serait certainement ravi d’avoir été et d’être encore pendant potentiellement quelques heures le centre d’attention d’un groupuscule d’étrangers. Peut-être est-ce pour cela qu’à la base Mar Guomudsson a écrit Les Anges de l’univers (le film est en fait une adaptation de cette nouvelle autofictionnelle) – pour permettre à son frère d’accomplir l’envol qu’il ne sera jamais parvenu à atteindre de son vivant. Par la fiction, Pall sort de l’Islande, et visite le monde entier.

La schizophrénie des Anges de l’univers semble prendre racine dans l’absence d’horizon islandaise. Qu’est-ce qui fait basculer Pall d’une fantaisie joyeuse à une folie sévère ? Sa petite amie le quitte car elle est de l’élite et lui de la classe moyenne. Qu’est-ce qui lui est insupportable quand il tente de se réinsérer après un séjour à l’asile ? Son travail à l’usine, que Fridriksson montre concrètement à l’image comme un emprisonnement, en plaçant le personnage derrière les vastes filets sur lesquels il doit travailler. Si l’on note en plus qu’à côté de cela, dans l’asile, on ne voit au contraire jamais de barreau ou d’autre motif renvoyant à l’idée d’enfermement, on a tout le propos du film offert sous les yeux. Que font enfin Pall et ses camarades quand ils parviennent à esquiver les restrictions de l’hôpital ? Ils vont dans un restaurant luxueux, où ils jouent à être des riches.

Tous les malades de l’asile ont un âge similaire : ces folies ne sont pas à proprement parler l’effet d’individualités dysfonctionnelles mais le fruit d’une génération sans perspective. Devant cette sinistre réalité, où l’alternative est ‘se ranger ou mourir’, ces jeunes hommes fuient dans l’imaginaire. L’un des malades les plus inoffensifs pense avoir composé toutes les chansons des Beatles. Significativement, ce malade est joué par Baltasar Kormakur, qu’on connaît aussi pour ses réalisations, en particulier 101 Reykjavik, film qu’il est intéressant de rapprocher des Anges de l’univers, en ce qu’ils ont été faits la même année, au même endroit, et traitent d’une thématique similaire, en partant dans deux directions opposées. Dans 101 Reykjavik, le protagoniste passe ses nuits à faire mollement la fête, et ses journées à se masturber devant des sites pornographiques. Sa mère, l’amie de sa mère, et le Pôle Emploi islandais essaient pendant tout le film de le pousser à faire quelque chose de sa vie, à trouver un but et pendant tout le film, il s’y soustrait, répond à ces appels par une arrogance cynique. Il provoque les petites gens qui ont renoncé – pendant l’une des meilleures séquences du film, il paye tous les parcmètres pour qu’un contractuel ne puisse pas verbaliser les voitures mal stationnées. À la fin, pourtant, le personnage abdique et devient à son tour contractuel. Si on assemble 101 Reyjkavik et Les Anges de l’univers, on a un tableau complet des possibilités d’avenir qu’a la jeunesse islandaise.

anges de l'univers

Le plus beau geste des Anges de l’univers est de nous rendre insidieusement aussi schizophrène que Pall. Pall, au lit avec Dagny sa future ex-petite amie, cite Hegel : « Quand une théorie va à l’encontre de la réalité, on dit ‘Pauvre réalité, elle a mal’. » Fridriksson applique parfaitement cette phrase. Dans une séquence, Pall est poursuivi par des policiers. Il court, il court, fonce vers la mer. Bientôt il atteint l’eau et là – surprise – il marche dessus ! Les policiers, eux, s’y enfoncent, comme le veut la logique. On est forcés de constater à ce moment que non seulement l’effet est beau et bien amené (il est inattendu mais entre dans une dynamique fantasmagorique bien établie) mais qu’en plus on se dit que la même scène sans cette anomalie fantastique n’aurait aucun intérêt. La pauvre réalité souffre effectivement. Le même phénomène est présent à l’échelle du film entier puisque ce sont les moments où l’esprit des malades est libre qui sont les plus denses. Que ce soit la scène déjà citée du restaurant, ou la scène du deuil où l’un déballe ses théories vaguement nazies tandis que l’autre « compose » maladroitement Hey Jude sur sa guitare, c’est là que le film parvient le mieux à générer une palette de sentiments très vaste, faite tour à tour de malaise, d’empathie, d’angoisse, de rire… Parfois même, puisque le film est imprévisible, on se surprend à imaginer un retournement brutal qui n’aura pas lieu : en somme, on devient plus fou que le fou.

Au premier abord, la représentation de la folie dans le film peut paraître désordonnée. Fridriksson a l’air de changer perpétuellement de point de vue, parfois il épouse la subjectivité de Pall (et par exemple on entend les bruits obsédants qui ruinent son crâne), parfois il s’en éloigne et on est spectateur de ses bizarreries. Il s’avère, en réalité, que ce n’est que de la subjectivité. Simplement, il est des moments où le fou se perd. Il devient spectateur de ses actes, ne comprend pas comment il a pu passer d’un moment de paix à un moment de rage. Le montage très elliptique va aussi dans ce sens : on doit sans cesse, au sein de la vignette, retrouver des repères – où on est ? combien de temps s’est-il passé depuis la dernière séquence ? que s’est-il passé ? Fridriksson désoriente le spectateur pour que son état se confonde avec celui de Pall.

Telles que les choses sont formulées depuis tout à l’heure, on pourrait penser que c’est un film sordide et misérable. Et c’est en partie le cas mais le noir est contrebalancé par des notes d’humour qui sauvent l’œuvre du monochrome, quand un psy entre dans la salle commune de l’hôpital et s’écrie « Je voudrais parler au génie » et que tous les malades se lèvent, quand Pall explique à son psy que s’il se sent persécuté, c’est que l’OTAN a été créée le jour de sa naissance et qu’il a toujours vu des communistes manifester contre son anniversaire, quand le trio de malades va – c’est la troisième fois qu’on fait mention de cette séquence mais elle est géniale ! – au restaurant… Ces touches malicieuses, loin d’être gratuites ou calculées, nous  en révèlent encore un peu plus, dans une complexité de tons particulièrement juste, sur la profondeur des personnages.

anges de l'univers à l'est du nouveau

Placer Les Anges de l’univers en ouverture est un choix malin puisque par sa variété de tonalités et d’ambiances, il incarne très bien la richesse du cinéma d’Europe centrale et orientale que le festival souhaite mettre en avant.

Synopsis

Pall est un jeune homme islandais. Sans emploi, il passe ses journées à jouer de la musique, à peindre, et à faire l’amour. Un jour, sa petite amie rompt. C’est l’évènement déclencheur qui fait sombrer Pall dans la schizophrénie.

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