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Filmosaure | April 30, 2017

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80 Lettres (2010)

Gibet
  • On April 21, 2013

Review Overview

Note
10

Festin oculaire

Sortie (République Tchèque) : 21 avril 2011

Du 12 au 19 avril, les meilleures salles de Rouen et son agglomération accueillent le festival À l’Est, du nouveau qui se consacre aux films d’Europe centrale et orientale. Six films sont cette année en compétition – parmi ces films, 80 lettres de Vaclac Kadrnka, tourné en République Tchèque et déjà multi-primé par les festivals, dans lesquels le film tourne depuis deux ans.

Kadrnka, lors du question-réponse post-projection, parlait de 80 lettres comme d’un film sur la mémoire. On comprend aisément cette définition : c’est un long-métrage autobiographique, qui donne à ressentir, par une géniale gestion du rythme et de la durée et un dispositif tout en longs plans fixes, le passage du temps. Si le but de Kadrnka était de graver en nos cerveaux des images similaires à celles qui habitent le sien depuis cette période, on peut dire que le film est absolument réussi. Je serais en effet capable de dessiner de mémoire une bonne partie des plans du film, alors que ça doit faire maintenant quatre jours que je l’ai vu et que ces plans ne sont pas particulièrement grandiloquents (un grand escalier dans la banlieue, un mur sur lequel on avait collé des affiches, une porte vitrée par laquelle les personnages viennent de sortir…). Kadrnka aime à faire durer le plan au-delà de ce qu’il y a à y voir, de sorte que, quand les personnages vont dans le hors champ, il ne les suit pas, il reste à filmer le décor vide, pour mieux imprimer l’image. Il faut avouer que ça fonctionne très bien.

Mais plus qu’un film sur la mémoire – car pour affirmer ça, il faut prendre de la hauteur et je n’ai regardé 80 lettres que pour ce qu’il racontait – je parlerais d’un film sur l’ennui. 80, c’est le nombre de lettres à partir duquel Kadrnka et sa mère, dans la réalité, ont pu quitter la République Tchèque. Dans le film, on en est au stade des 43ème et 44ème lettres, c’est-à-dire au beau milieu du processus. Cette journée est donc transitoire, similaire – on le devine – à la précédente comme la suivante. Il n’y aura pas de grande péripétie, mais juste un échantillon d’existence de personnages coincés dans un lieu où ils n’ont plus envie d’être. La problématique est la suivante : que faire en attendant de pouvoir partir ? Cette question, on la trouve évidemment à l’échelle du film entier, mais aussi et surtout dans chaque petite séquence.

Le spectateur est rivé au point de vue de l’adolescent qui n’a rien à faire – il suit sa mère, qui s’agite, court d’un bureau à un autre, et c’est tout. Dans chaque lieu où la mère s’arrête et le laisse à l’entrée pour faire ce qu’elle a à faire, dans chaque trajet qui s’éternise, la question du « que faire en attendant ? » reparaît. 80 lettres cherche sans cesse, avec son jeune protagoniste, comment habiter l’ennui. Dans la première demie heure, la mère va dans un grand immeuble qu’on suppose rempli de structures bureaucratiques floues ; Vasnek reste à la réception, et nous aussi. Cette situation toute simple donne lieu à un parfait moment de suspens et de suspense. On guette le retour de la mère, caractérisée au son par ses talons (le travail sur le son, d’ailleurs, dans le film, est exemplaire). Tiens, justement, des talons ! Eh non, faux espoir, ce n’est pas elle. Alors l’esprit vagabonde, il se focalise sur des détails. Des clefs qui viennent d’être accrochées à leur piquet et oscillent encore un peu. La photo de famille du gardien. On ne sait pas ce que le personnage y voit, de même qu’on ne sait pas ce qu’y voit le spectateur du siège d’à côté – peu importe, on regarde tous la même chose, et comme ça dure, qu’on est coincé là, on y projette tout ce qu’on veut. Ellipse formidable à peine signalée : tout à coup, la mère s’exclame « Bon, Vasnek, tu te dépêches ? » On ne l’a pas entendu revenir, on était parti trop loin dans l’errance.

80 lettres

À ce stade de la critique, vous devez vous dire : « super, ça doit être mortel comme film… » Mais 80 lettres, en plus de son travail sur la temporalité, excelle dans la restitution de la relation mère-fils. Dans la salle, certains spectateurs trouvaient que la mère et le fils ne communiquaient pas beaucoup, et qu’on sentait entre eux comme une tension. Je ne sais pas si ces gens-là ont des familles idéales ou s’ils sont trop habitués à voir des familles de fiction fantasmées, mais force est de reconnaître que la relation décrite dans le film est très juste. Bien sûr qu’ils parlent peu, ils vivent ensemble au quotidien, ils se connaissent par cœur, ils ont des mécanismes de communication qui ne passent pas forcément par la parole. Et pourtant, on sent un réel attachement. La mère vérifie s’il a de la fièvre par une main sur le cœur, la mère lui fait essayer de nouvelles chaussures au magasin – des gestes méthodiques mais doux, typiques d’une maman pressée. Pas de sécheresse là-dedans ! De la pudeur seulement.

80 lettres est aussi rafraîchissant parce que, contrairement à un cinéma majoritaire que Kadrnka a joliment qualifié d’oppressant, il ne cherche pas du tout à guider le regard du spectateur. On est libre de ressentir ce que l’on veut. J’ai même ri par moments, devant cette mise en scène de l’absurdité du système tchèque (pendant une séquence, un type met trois minutes à feuilleter le dossier de la mère pour dire qu’il manque un timbre fiscal – ce qui était visible dès la première page et donc dès la première seconde) alors que le film n’est clairement pas une comédie. D’autres pleureront. D’autres ne seront pas du tout émus.

80 lettres 2

Mes camarades spectateurs, en tout cas les plus jeunes, ont trouvé le film plutôt imbuvable. Certains ont confié avoir eu envie de partir au milieu. C’est que le film, assez austère, n’est pas facile à aborder. D’autres se sont plaint de son trop-plein de symbolisme – ceux-là ne peuvent s’en vouloir qu’à eux-mêmes. C’est eux qui ont choisi de l’appréhender sous cet angle, alors qu’on peut très bien l’apprécier pour ce qu’il fait vivre. Personnellement, sa justesse et sa minutie m’ont enchanté. Profondément attaché au duo de personnages, j’ai encore aujourd’hui l’envie de leur faire un gros câlin et de leur dire que tout va bien se passer.

80 lettres n’aura pas de sortie officielle en France, Vaclac Kadrnka se contente de promener le film de festival en festival. Pour le voir, il ne vous reste plus qu’à éplucher les programmations !

Synopsis

Vasek, 14 ans, suit, pendant toute une journée, sa mère, très occupée à obtenir, dans le dédale administratif tchèque de la fin des années 80, les documents nécessaires à l’obtention d’un visa pour rejoindre le père en Angleterre.

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