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Filmosaure | December 13, 2017

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Le grand amour (1969)

Le grand amour (1969)
Gibet
  • On January 28, 2013

Ma note : 9/10

Les sorties ciné du moment ne vous attirent pas ? C’est l’occasion de découvrir un cinéaste injustement méconnu : j’ai nommé Pierre Étaix !

SYNOPSIS

Pierre se marie avec Florence. Malgré les commères du quartier qui conspirent à leur nuire, ils coulent des jours sereins, jusqu’au moment où Agnès, nouvelle secrétaire de Pierre bien plus jeune que lui, réveille son corps et son coeur.

[youtube https://www.youtube.com/watch?v=wVncemxDo54&w=640&h=360]

PIERRE ÉTAIX, QUI ES-TU ?

Pierre Étaix – prononcez le x – est un artiste français, encore vivant aujourd’hui, qui a multiplié, durant toute sa vie, les supports de création. Ainsi, Pierre Étaix est tout à tour – la liste n’est même pas exhaustive – comédien de théâtre, dramaturge, créateur d’école de cirque, réalisateur pour la télévision, amuseur/musicien de music-hall, acteur pour le cinéma, affichiste et, comme je l’ai déjà dit, cinéaste.

Son oeuvre cinématographique n’est pas grande en quantité puisqu’il n’a pu réaliser que trois courts-métrages et quatre longs mais elle n’en est pas moins grande en qualité. Malheureusement, pendant longtemps, presqu’un demi-siècle en fait, ses films sont restés inaccessibles au grand public, tout bloqués qu’ils étaient pour de fastidieuses et sordides histoires de droit. En 2010, paix et joie sur la Terre, un beau coffret Intégrale, dont je ne saurais que trop vous conseiller l’achat (de toute manière, petits pirates, les rip de ces films sont de piètre qualité, avec image terne, déformée et son décalé), voit enfin le jour.

Pour bien situer Pierre Étaix dans l’échiquier, sachez qu’il est l’héritier de toute une tradition burlesque. Comme il était admirateur des Laurel et Hardy, Keaton, Chaplin, etc. et camarade fidèle de Jerry Lewis et Jacques Tati, son cinéma a la fantaisie de ses influences. Mais, comme pour Tati, la dimension burlesque, toute essentielle qu’elle est, n’est pas suffisante pour définir son oeuvre. Chez Tati, le burlesque ne fait plus tellement rire, il porte en lui une angoisse ; c’est un outil de satire, une figure de style pour caricaturer une société qui devient de plus en plus glaciale. Chez Étaix, c’est un peu la même démarche, bien que son cinéma soit moins distant, plus incarné – et pour cause : s’il aime à se moquer lui aussi des rites bourgeois, cette moquerie n’est généralement qu’une toile de fond pour des problématiques plus sentimentales, en particulier dans deux de ses longs métrages, d’abord Le Soupirant, et surtout Le Grand Amour.

pierre etaix

LE GRAND AMOUR : DRAME FANTAISISTE

Pierre Étaix, dans Le Grand Amour, a recours à deux méthodes de décalages qui lui sont chères : il introduit d’un côté du rêve dans le réel et de l’autre du réel dans le rêve.

Rêve dans le réel : Étaix aime mettre en image, au milieu d’une scène pragmatique, l’imaginaire de ses personnages. Le Grand Amour, par exemple, s’ouvre, sur le mariage de Pierre et Florence ; Pierre repense à ses amours passées et se dit qu’à la place de Florence, ça aurait pu être n’importe laquelle de ces femmes. Sitôt dit, on voit ces autres femmes prendre la place de Florence dans la robe de mariée, puis toutes ces femmes à la fois, alignées devant l’autel. Autre exemple :

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Florence, lorsqu’elle présente Pierre à ses parents, lui montre l’album photo familial. Elle s’arrête une photo d’un de ses oncles, moustachus, et dit « Je l’ai pas connu mais il paraît que je lui ressemble ? » Pierre, sans avis, regarde la photo, puis Florence, puis la photo, puis à nouveau Florence – à la différence que cette fois-ci, Florence est dotée de la moustache de son oncle. Autre exemple (je ne vous les fais pas tous, on y passerait la semaine) : Pierre, en promenade, parle avec celui qui semble être son ami le plus proche. Pour se convaincre que poursuivre Agnès est une mauvaise idée, il s’exclame : « Je pourrais être son père ! » À ces mots, Agnès débarque en voiture : « Bonjour papa ! Y’a plus beaucoup d’essence ! » Pierre lui donne de l’argent de poche, et elle s’en va. Ensuite, comme si de rien n’était, Pierre reprend naturellement sa conversation avec son ami.

Pour donner un élément de comparaison que tout le monde doit avoir à peu près dans l’esprit, la narration du Grand Amour fait penser aux scénarios volontairement biscornus de How I Met Your Mother.

le grand amour

Réel dans le rêve : quand Étaix se lance dans le fantasme pur, il y a ajoute de la drôlerie en y intégrant du trivial. À ce sujet, pas de meilleure illustration que la séquence suivante : endormi, Pierre rêve que son lit se met à rouler ; bientôt le voilà sur la route, avec Agnès dans les bras ; rapidement, Pierre croise d’autres lits roulants, lesquels se percutent en provoquant les colères de leur conducteur, forment d’interminables embouteillages… Plutôt que de s’enfoncer dans le délire délicieux, de fuir la prison du vrai qui accable le personnage, Étaix s’amuse en saupoudrant du premier degré sur son second. Il confronte l’élément magique lit qui roule à des problématiques que rencontrent ces machines bassement concrètes que sont les voitures.

le grand amour pierre etaix

Ces deux méthodes de décalage, qui, dans l’absolu, ne sont pas foncièrement originales, le deviennent dès lors qu’on comprend que la tonalité du Grand Amour est dramatique. De la fantaisie dans la comédie : d’accord, c’est commun. Mais de la fantaisie dans le drame ? C’est d’autant plus déroutant que cette fantaisie ne fait pas office de respiration, de contrepoint, de pause rire dans un film-pleur : la fantaisie rend le drame plus intense. Les plus belles réussites du film ne proviennent pas des « gags » mais de ces instants où la frustration et la tristesse du protagoniste, concentrées par l’intermédiaire de ces gags, éclate.

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Par là, on ne s’étonnera pas que le meilleur moment du film soit celui où Pierre, raccompagnant Agnès chez elle après avoir enfin réussi à l’inviter à dîner, dit tristement (il faut savoir qu’il essaie depuis vingt minutes de métrage de lui avouer son amour) : « J’ai quelque chose à vous dire… (les deux personnages se regardent) Je ne vous aime plus. »

Plus qu’à Laurel et Hardy, Keaton, Chaplin, etc., même s’il contient des clins d’oeils évidents à ces acteurs et réalisateurs, Le Grand Amour fait penser à Buñuel. D’ailleurs, en un sens, c’est logique, dans la mesure où Étaix a écrit ce film, comme il en avait l’habitude, en collaboration avec Jean-Claude Carrière, qui était également un fidèle collaborateur de Buñuel. Le Grand Amour, par beaucoup d’aspects, est un pendant doux et masculin de Belle de Jour.

pierre etaix noir et blanc

SANS PLUS TARDER

Je vous invite, sans plus tarder, à vous plonger dans l’univers de Pierre Étaix – voici un petit arbre de perles spécialement conçu pour vous : http://pear.ly/bVYXn Il contient, entre autres, ses trois premiers courts-métrages, trois petites merveilles aux enjeux terre-à-terre – écrire une lettre (Rupture), se garer dans Paris (Heureux anniversaire), se faire un café (En pleine forme) – sans jamais être banales, et avec toujours une dosette de vitriol (j’espère que vous aimerez autant que moi la façon dont il peint le camping d’En pleine forme).

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