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Filmosaure | June 25, 2017

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Les Parapluies de Cherbourg (1964)

Gibet

Review Overview

Note
10

Festin oculaire

Sortie (France) : 19 février 1964 Sortie (version restaurée) : 19 juin 2013

Exposition et rétrospective de la Cinémathèque obligent, on a énormément entendu parler de Jacques Demy ces derniers mois : la redécouverte des Parapluies de Cherbourg, permise notamment par sa ressortie en salles, nous rappelle que cet enthousiasme général est absolument justifié.

Dans Les Parapluies de Cherbourg, le cinéma est total. La représentation audiovisuelle du réel est anti-réelle à souhait. On peut, sur la forme, difficilement faire un film plus artificiel que Les Parapluies de Cherbourg. Pour commencer, la mise en scène ne se fait jamais discrète : chaque plan, chaque geste, est millimétré, et on ne sort jamais de cette mécanique. Qu’on songe par exemple au travail sur la couleur… Dans les faits, ni Cherbourg ni les intérieurs moyens ne sont bariolés de rose pétant et de vert pomme – pourtant, c’est bien ce que Demy nous montre. C’est que la couleur est, pour lui, une figure d’emphase comme les autres pour mettre à jour les enjeux du récit, les mouvements d’âme des personnages. En affublant, pour ne citer qu’un exemple parmi des dizaines et des dizaines, Geneviève d’un chemisier aux motifs similaires à ceux de son papier peint après qu’elle s’est habituée à l’absence de Guy, Demy nous dit « Regardez comme elle a renoncé, comme elle s’est dissoute dans son quotidien ». Qu’on songe par ailleurs à l’utilisation que fait Demy des regards caméra. Rappelons-le : le regard caméra cinématographique – c’est-à-dire le regard caméra qui n’est plus là par héritage théâtral mais plutôt comme pur effet visuel visant à intensifier les situations – naît avec la Monika de Bergman en 1953, et se démocratise lentement avec les À bout de souffle et autres 400 coups au début des années 60. Autrement dit, quand Demy l’incorpore à son projet, le geste est profondément moderne et va forcément être perçu. Sa mise en scène, comme je le disais, est très marquée, et si les interprétations peuvent différer, tout le monde la perçoit comme telle. Dans le même sens, les choix de casting ne se veulent pas réalistes. Les deux acteurs principaux, premièrement, sont clairement plus vieux que leurs personnages. En outre, Catherine Deneuve et Anne Verson sont tellement belles et toujours parfaitement apprêtées qu’on n’a absolument pas l’impression de pouvoir les croiser un jour en ouvrant la porte d’une petite boutique anonyme. D’ailleurs, un magasin où on vend exclusivement des parapluies, ça n’existe pas. Tu m’étonnes qu’elles soient perpétuellement au bord de la faillite avec un concept pareil…

Pour ce qui est du son, ce n’est pas franchement différent. Comme vous le savez certainement même si vous n’avez jamais vu le film, la musique extra-diégétique y est omniprésente et tous les dialogues, sans pour autant être écrits comme des chansons avec rimes et refrains, sont chantés. De surcroît, le film est très peu bruité : quand Guy et Geneviève marchent, on n’entend pas leurs bruits de pas ; quand la mère de Geneviève mange, on n’entend pas de bruits d’assiettes, de couverts. On a parfois la drôle de sensation de voir un film muet sur lequel une bande de petits malins musiciens auraient rajouté une bande musicale a posteriori. Et Demy, bien évidemment, assume ce parti-pris : que ceux qui en doutent jettent un oeil à la première partie fabuleuse de la bande-annonce !

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Pour finir sur ce point, notons que le scénario ne cherche pas plus le naturel que le reste : nous avons affaire à un récit très structuré, avec tout un jeu extrêmement sophistiqué de parallélismes, contrepoints et résonances, et aussi toute une dimension méta aussi constante que malicieuse. Ainsi, un collègue de Guy va clamer (toujours en chanson) : « J’aime pas l’opéra, le ciné c’est mieux. (…) Tous ces gens qui chantent, moi, tu comprends, ça me fait mal. J’aime mieux l’ciné ! » Ainsi, pendant une dispute entre Geneviève et sa mère, un passant passe sa tête dans la boutique et demande, dans un décor qui déborde de tonalités vives : « Le marchand de couleurs s’il vous plaît ? – C’est la porte à côté ! » Demy s’amuse avec son propre univers au point de nous laisser voir, à un moment, Les Parapluies de Cherbourg comme un spin-off de sa Lola (1961). En effet, il réutilise le personnage de Roland Cassard et ne le cache pas – « Autrefois j’ai aimé une femme, elle s’appelait Lola » pleure le personnage quand on le questionne sur son passé. Concrètement, ça n’apporte rien à la narration, ce nouveau prétendant aurait pu être n’importe qui d’autre, ça n’aurait rien changé ; moins concrètement, la référence a pour effet de nous sortir du film en appelant dans notre esprit la figure du créateur, et en nous forçant à faire des liens entre ses oeuvres.

En somme, tout est fait pour qu’on n’oublie jamais qu’on est devant un film. Demy fait une sorte de synthèse improbable entre le meilleur du cinéma hollywoodien et le meilleur du cinéma de la Nouvelle Vague et pioche ses effets là où il en a envie quand il en a envie. Le concept de « cinéma total » fait d’autant plus sens : Demy compose un film classique tout en y incluant les critiques du cinéma anti-classique… Ma démonstration, jusque là, fait paraître notre cinéaste comme un démyurge qui créerait des oeuvres d’art éthérées depuis la tour dont il ne descend jamais. Il faut avouer que si le film n’était que ce que je viens de décrire, l’exercice serait hautement stérile. Au contraire, Les Parapluies de Cherbourg est un film génial parce qu’il met toute cet artifice au profit d’une histoire terre-à-terre.

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La mise en scène des Parapluies a beau être manifeste, il n’en reste pas moins que le Cherbourg qu’on y voit est, sous la peinture, le véritable Cherbourg, et que les foules qu’on y aperçoit sont d’authentiques foules cherbourgeoises. Demy délocalise la comédie musicale classique qui l’inspire : au lieu de la tourner en studio, il la fabrique dans la rue. Cela ne change peut-être pas grand-chose au bout du compte, et on aura du mal à dire que les trottoirs mouillés sur lesquels danse Gene Kelly dans Chantons sous la pluie sont moins crédibles que les trottoirs mouillés sur lesquels Geneviève et Guy errent ici,  mais le geste est révélateur de la démarche générale. Et Demy se montre, finalement, tellement proche du réel qu’il en vient à capter en creux un élément du réel que des cinéastes apparemment plus « conscients » ont éludé avec soin : la guerre d’Algérie.

Autre décalage important : le chant ici n’est pas exclusivement lyrique. On ne chante pas seulement quand on est triste, amoureux ou content, on chante tout le temps, y compris pour proférer des banalités telles que « Le moteur cliquette encore un peu à froid mais c’est normal » ou « J’aurais dû changer d’chaussures ». Et même quand le chant devient lyrique, que les amants se font des serments ou qu’ils se séparent à contre-cœur, leur langage reste sommaire – « Je t’aime / Mon amour / Je t’aimerai toute ma vie ». On ne donne jamais dans la grande figure romantique, et le registre restera imperturbablement courant.

D’une certaine manière, le générique d’ouverture contient tout le film. C’est réalisé au cordeau, finement chorégraphié, joliment composé, mais ça ne montre rien de plus que des gens (probablement joués par de vrais habitants) qui passent dans Cherbourg. Demy trouve avec Les Parapluies de Cherbourg une tonalité unique – et je pèse mes mots, je ne vois vraiment pas d’autre oeuvre qui soit parvenue à faire ça – une grandeur banale, qui relève en même temps de la tragédie (ô les grandes douleurs lointaines) et de la comédie (oh les petites gens qui ont des problèmes d’argent). Sans populisme crétin, Demy fait émerger la beauté de problématiques populaires. En sublimant par la couleur et le chant ce et ceux qu’il filme, Demy ne sous-entend pas « Vous êtes laids, donc je vous améliore », il affirme plutôt « Vos souffrances sont légitimes, vos dilemmes valables, vos choix grands, tout autant que le sont ceux des grands héros ». Cette sublimation, d’ailleurs, dit déjà en soi quelque chose d’assez profond sur les deux protagonistes.

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Guy et Geneviève sont jeunes, et ils croient sincèrement qu’ils s’aimeront d’une intensité égale d’un bout à l’autre de leur vie. Geneviève est sincère quand elle dit qu’elle va mourir d’amour – et sa mère lucide quand elle lui répond « On ne meurt d’amour qu’au cinéma. » Cet instant du film éclaire le propos : la sublimation enchantée du quotidien cherbourgeois fait sens car les amoureux rêvent qu’ils sont des héros de cinéma. Geneviève rêve d’avoir la force et la dignité de ces héroïnes qui meurent d’amour, Guy que leur lien est si puissant qu’il peut résister à la distance et au temps. Le temps du film leur apprend qu’ils sont bien loin de cet idéal. Comme le dit très bien cette tournure anglaise intraduisible : life happens. Les deux dernières parties du film sont celles de la désillusion, Geneviève et Guy, chacun de leur côté, reproduisent les comportements qu’ils avaient tous les deux, mais ça ne fonctionne plus, ce n’est plus qu’une parodie de la première partie. Geneviève tente les promenades sur le quai avec Roland Cassard mais le quai n’est plus éclairé des sublimes lumières de la nuit – c’est la lumière naturelle brumeuse qui nous permet de distinguer les silhouettes et, en arrière-plan, les vieux bateaux rouillés qui stagnent. Plus le film avance, plus le banal envahit le film, et plus le chant paraît décalé par rapport à ce qui est vécu.

Je voudrais, pour conclure, m’arrêter pour quelques phrases sur la fin du film. Pour l’anecdote, j’ai compris il y a seulement quelques semaines que la fin d’un autre chef-d’oeuvre de Jacques Demy, Les Demoiselles de Rochefort, était une fin ouverte ; avant cette prise de conscience, je n’avais jamais envisagé que l’issue positive. C’est l’inverse pour la fin des Parapluies de Cherbourg. Je l’ai toujours reçue comme particulièrement cruelle et douloureuse. Avec cet énième visionnage, je me suis rendu compte que c’était plutôt une happy-end. Les deux personnages ont la meilleure vie possible (Guy réalise son petit rêve et Geneviève est contentée financièrement) ; la seule chose qui soit triste, comme Brassens a pu le chanter dans Le 22 septembre, c’est qu’ils ne soient plus tristes d’être séparés, qu’il ne reste rien de cette relation qui les a tant émus une poignée de mois auparavant. Et si on en vient à penser qu’ils auraient été plus heureux ensemble, c’est simplement que l’adolescent en nous a pris les commandes.

Synopsis

Nous sommes à Cherbourg. Guy, 20 ans, est garagiste et vit avec sa marraine malade. Geneviève, 17 ans, aide sa mère au magasin de parapluies qu’elle gère. Guy et Geneviève s’aiment et se promettent de s’aimer toujours. Malheureusement, la mère de Geneviève ne prend pas cette idylle au sérieux, et Guy doit partir deux ans pour faire son service militaire…

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